On reçoit Maeva, créatrice du compte Instagram "Mon Budget Bento" et autrice du livre Mon budget sur pilote automatique. Depuis 2020, elle œuvre à démocratiser l'éducation financière — un sujet qu'elle aborde en parallèle de son métier de commerciale grands comptes. Un échange direct sur l'argent, les rapports de pouvoir dans le couple, et pourquoi protéger financièrement une relation n'a rien d'un manque de romantisme.
Pourquoi l'argent reste-t-il un sujet aussi explosif dans le couple ? Pourquoi certaines femmes hésitent-elles encore à en parler ouvertement ? Et surtout, comment se protéger sans pour autant "dénaturer" la notion de couple ? Pour répondre à ces questions, on a reçu Maeva, dont le compte Instagram est devenu une référence en matière d'éducation financière accessible.
Pourquoi l'argent est-il devenu un tel sujet de tension dans le couple ?
Pour Maeva, trois facteurs se combinent. D'abord, un contexte économique difficile : avec un salaire médian autour de 2000€ en France, la marge de manœuvre financière reste faible pour la majorité des couples. Ensuite, la pression sociale amplifiée par les réseaux sociaux, qui crée des attentes de lifestyle largement inaccessibles et génère de la frustration des deux côtés. Enfin, un facteur plus historique et moins souvent évoqué : les femmes n'ont le droit d'ouvrir un compte bancaire sans l'autorisation de leur mari en France que depuis 1965. Une autonomie financière très récente, qui explique en partie pourquoi la société est encore en phase de "transition" sur ces questions.
Se protéger financièrement, est-ce trahir l'idée du couple ?
Maeva bat en brèche une idée reçue tenace : non, se poser la question de la protection financière ne "dénature" pas le couple. Son argument est imparable : si l'union sans contrat protégeait davantage les couples, on observerait moins de divorces chez les couples mariés sous le régime de la communauté que chez ceux en séparation de biens — or ce n'est pas le cas. Pour elle, il ne s'agit pas de se replier sur soi, mais de se poser une question simple : quel est notre projet commun, et quel est mon projet individuel à l'intérieur de ce couple ?
Elle évoque au passage le régime de la participation aux acquêts, souvent méconnu : les partenaires restent en séparation de biens durant la vie commune (chacun gère librement ses investissements), mais partagent équitablement la richesse créée en cas de séparation ou de décès — un entre-deux qui combine liberté individuelle et solidarité finale.
La théorie du "pot de yaourt" : vraie ou fausse ?
Cette théorie populaire décrit un déséquilibre classique en concubinage : l'homme finance les dépenses "durables" (loyer, crédit), la femme les dépenses "consommables" (courses, loisirs) — et en cas de séparation, elle repart avec... des pots de yaourt vides, pendant que lui garde la valeur accumulée.
Maeva confirme : le phénomène est réel, mais uniquement pour les couples non mariés ou non pacsés. Sous un régime de communauté de biens, peu importe qui paie quoi au quotidien : à la fin, tout est partagé par moitié, y compris si l'un des deux a contracté un crédit en son seul nom. D'où l'importance, pour elle, de ne pas se reposer sur le simple fait de "vivre comme un couple marié" sans en avoir le cadre juridique.
Le vrai coût invisible : arrêter de travailler pour la famille
Maeva pointe un aspect souvent minimisé : au-delà du patrimoine matériel, ce sont aussi les années de carrière mises entre parenthèses — souvent par les femmes — qui doivent être prises en compte en cas de séparation. Une pause professionnelle de plusieurs années a un coût réel : cotisations retraite manquées, stagnation professionnelle, perte de revenus futurs. Un choix de couple, insiste-t-elle, qui doit être reconnu et compensé comme tel — pas traité comme un sacrifice individuel sans contrepartie.
Le célibat coûte plus cher que le couple
Autre idée reçue déconstruite avec fermeté : non, se mettre en couple n'appauvrit pas structurellement les femmes. Ce qui coûte cher, rappelle Maeva, c'est d'être seul : chauffage, loyer, factures, tout est mutualisé à deux et génère de véritables économies d'échelle. Ce qui appauvrit réellement, ce sont les décisions prises sans anticiper leurs conséquences à long terme — typiquement, arrêter de travailler sans compensation prévue en cas de séparation.
Femme qui gagne plus : pourquoi certains hommes ont du mal à l'accepter
Sur la question sensible des couples où la femme gagne davantage, Maeva partage son expérience personnelle : elle gagnait le double du salaire du père de son fils. Son constat : certains hommes associent leur valeur à leur capacité à "ramener de l'argent" — une construction sociale, pas une fatalité. Résultat : certaines femmes s'autocensurent (plus petit logement, moins d'ambition professionnelle) pour ne pas "blesser l'ego" de leur partenaire, quitte à sacrifier des choix pourtant bénéfiques pour leurs enfants, comme le choix d'une meilleure école.
Pour Maeva, la solution passe par une déconstruction à double sens : les femmes doivent pouvoir assumer leur réussite financière sans crainte d'être perçues comme "vénales", et les hommes doivent apprendre à dissocier leur valeur personnelle de leur seul apport financier.
Éducation financière et héritage : un effet cumulatif sur plusieurs générations
Interrogée sur l'éducation financière dans la communauté afro-antillaise, Maeva nuance : il ne s'agit pas d'un déficit culturel, mais d'un effet de départ. Les familles qui disposent déjà d'un patrimoine (apport pour un premier achat immobilier, transmission d'un héritage, connaissance des mécanismes comme l'assurance-vie ou la succession) bénéficient d'un cercle vertueux cumulatif : un apport plus élevé réduit le montant emprunté, donc les mensualités, ce qui libère de la capacité d'épargne et d'investissement. À l'inverse, repartir de zéro nécessite un effort particulier pour rattraper cet écart structurel.
Investir en couple : une bonne idée, mais pas une raison d'attendre
Pour Maeva, investir à deux reste avantageux — notamment en immobilier, où la mutualisation des revenus facilite l'accès au crédit. Mais elle met en garde contre un piège classique : attendre de "trouver quelqu'un" avant de commencer à investir. Contrairement aux hommes, qui investissent souvent seuls avant même d'être en couple, les femmes ont tendance à repousser cette étape — un réflexe culturel, selon elle, qu'il est temps de déconstruire. Son conseil : constituer son propre patrimoine dès que possible, indépendamment de sa situation amoureuse.
Communauté de biens : le contrat existe, que vous l'ayez écrit ou non
Point clé rappelé par Maeva : que les couples le réalisent ou non, un cadre contractuel existe toujours — soit celui qu'on rédige soi-même, soit celui, par défaut, prévu par la loi. Sous le régime de la communauté, chaque euro gagné appartient en théorie aux deux membres du couple, ce qui implique en toute rigueur de centraliser les revenus sur un compte commun — une règle que peu de couples appliquent réellement au quotidien, créant un décalage entre le cadre légal choisi et la gestion effective de l'argent.
Les trois conseils de Maeva pour un jeune couple
- La transparence totale sur trois points : les revenus, le patrimoine existant, et les dettes. Sans cette base, impossible de construire une organisation financière saine.
- Répartir les dépenses au prorata des revenus, et non de façon égalitaire (50/50). Un couple où l'un gagne 2000€ et l'autre 4000€ ne peut pas répartir équitablement les charges communes de la même manière : cela pénaliserait disproportionnellement celui qui gagne le moins.
- Se projeter ensemble sur 20 ans : famille, carrière, projets d'investissement communs ou séparés. Cet exercice de projection révèle souvent plus sur la solidité d'un couple que le simple refus de rédiger un contrat de mariage.
Faire un contrat, une preuve d'amour plutôt qu'un manque de confiance
Le message final de Maeva est clair : refuser d'anticiper (contrat de mariage, testament) n'empêche en rien qu'un divorce ou un décès survienne un jour — cela empêche seulement de s'y être préparé. Prévoir une compensation pour le parent qui met sa carrière entre parenthèses, ou clarifier le devenir d'un bien en cas de séparation, n'est pas un aveu de méfiance : c'est reconnaître concrètement le sacrifice financier fait par l'autre pour le couple. Une vision assumée, dit-elle, bien plus mature que le silence sur ces questions par peur d'en parler.
Un grand merci à Maeva pour la clarté et la franchise de ses conseils sur un sujet encore trop tabou dans les couples. Retrouvez-la sur Instagram @monbudgetbento pour aller plus loin.
